« Pas de pauvreté, sire ! »

par | 16 février 2025

Peut-être avez-vous lu les Rois maudits, ce fameux roman de Maurice Druon, qui fut plusieurs adapté pour la télévision. Si c’est le cas, il est fort probable que vous vous souveniez de cette scène frappante, le bûcher de Jacques de Molay, le 18 mars 1314 à Paris. A cette occasion, le dernier Maître des Templier, rendant son dernier souffle, profère une imprécation demeurée célèbre : « Maudits maudits, soyez maudits jusqu’à la 13e génération de vos races, maudits, maudits… » Il faut bien le reconnaître le thème de la malédiction a toujours de quoi mettre mal à l’aise. Et quand l’Écriture elle-même s’y met, nous préférons souvent passer à côté. Le « bon » Dieu, comme on dit, ne saurait maudire, Lui qui bénit sa Création et tout ce qu’elle renferme. Pourtant, si l’Évangile du jour évoque les Béatitudes, il ne faudrait l’escamoter de sa partie finale : « quel malheur pour vous » répété quatre fois. Aujourd’hui, il en va de bénédiction et de malédiction ; « Maudit soit l’homme… béni soit l’homme », disait déjà Jérémie. Le doux Jésus nous avait semble-t-il habitué à mieux ; on préférerait ne retenir que la première moitié de l’Évangile. Alors, aurait-il succombé à la « pastorale de la peur » ? Ou bien nous aurait-on menti à son sujet ? Le bon et doux Jésus, en plâtre, promet-il aussi le malheur ? Il semblerait que oui. Les Béatitudes de Luc sont moins lues que celles de Matthieu, et on comprend pourquoi.

         Comment donc y voir plus clair ? Ici, comme souvent, le grec d’origine est un bon allié. Lorsque Jésus déclare : « malheur à vous », il emploie en fait l’interjection « ouaï » (aïe, dirait-on en français). Loin de maudire donc, façon Jacques de Molay, Jésus exprime plutôt son chagrin pour ceux qui se perdent. C’est bien la miséricorde, la compassion du Christ qui se donne à voir aujourd’hui ; Jésus regrette la perdition des pécheurs et les avertit. Car au fond, ce n’est pas Dieu qui maudit, qui entraîne au malheur, c’est le pécheur lui-même qui se condamne, comme un grand.

         C’est un fait, tout le monde cherche à être heureux, et nous croyons, nous chrétiens, que ce désir est d’origine divine ; Dieu l’a mis dans le cœur de l’homme afin de l’attirer à Lui qui seul peut le combler. Dieu appelle chacun à partager sa béatitude. C’est là la vocation ultime de l’homme, qui résulte d’un don gratuit de Dieu, qu’il convient d’accepter concrètement. Dieu seul rassasie vraiment, et viser en-deça, c’est en fait désirer trop peu. Ce que Jésus fait ici, cest bien renverser notre vision du monde… ou plutôt, donc, la remettre à lendroit. L’amour désordonné des richesses, des honneurs, du plaisir est un manque d’ambition ; une contrefaçon de bonheur, qui condamne à l’insatisfaction. « Vous trouverez moins bien ailleurs, mais ce sera plus cher. » Et comme justement, la boussole originelle que Dieu avait déposée en nous fut démagnétisée par le péché, le Christ est venu révéler le véritable but de l’existence, pour que nous puissions emprunter le bon chemin.

         Les béatitudes nous placent chacun devant des choix décisifs, en vue de cette fin bienheureuse. Elles décrivent le chemin qui conduit au Royaume, et corrélativement les impasses qui en détournent. (Heureux/malheureux : voilà les deux faces d’une même médaille).

         N’y aurait-il pas là cependant quelque chose d’un peu gênant ou d’un peu facile…. Prenons la critique de Nietzsche très au sérieux. « Tout ce qui est misérable, souffrant, malade, laid, tout ce qui est au-dessous de soi-même, tout cela est en passe de recevoir la bénédiction. » (LAntéchrist, § 43) « Le christianisme fut conçu pour rendre stérile tout ce qui était fort, fier, dominateur, pour empoisonner le bonheur même des forts. » (LAntéchrist, § 5) L’esprit des béatitudes serait-il là pour donner mauvaise conscience aux riches ? Ou alors comme le pense Marx, est-il un moyen de consoler les opprimés, leur permettant d’accepter, résignés, leur condition ; « la religion est l’opium du peuple. » Les Béatitudes, qui sont la charte du Royaume de Dieu, le portrait du Christ et des chrétiens, seraient donc un poison élaboré par les faibles contre les forts, ou une ruse des forts pour maintenir les pauvres dans l’illusion consolante d’une hypothétique vie éternelle…

         Que répondre à ces critiques, que l’on ne saurait écarter trop facilement ? La clef réside sans doute dans le porche de cette Constitution : « Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous. »On ne gagne pas le bonheur évangélique dans n’importe quel ordre. Mais ici, l’homme pécheur achoppe. Pensez à De Funès dans la Folie des Grandeurs : « ah non, pas pauvreté, sire ! » Peu de gens en font la porte du bonheur ; mais enfin, si elle n’était pas un bien à cultiver, les religieux n’en feraient jamais un vœu. La vie éternelle est bel et bien un don de Dieu, la grâce de l’Esprit Saint que notre vie ratifie. Comme le Groenland, elle nest pas à vendre et donc à acheter ; elle est à recevoir dans des mains vides ; cest une question d’état desprit. Des mains trop pleines, encombrées, ne sont pas capables de cette perfection à laquelle Jésus invite. « Malheur à vous ». Aux riches de lÉvangile, le Christ propose la figure paradoxale de lenfant, qui attend tout avec humilité, confiance et simplicité. Il ny a pas de self-made man au Paradis. S. Vincent de Paul le disait : « les pauvres sont nos maîtres » ; je rajouterai, les « pauvres sont nos maîtres spirituels », nos modèles ; eux qui attendent tout des autres. Être dans la pauvreté spirituelle, vis-à-vis de Dieu, cest être dans le vrai sur nous-mêmes.

         Pensez par exemple à lenterrement des empereurs dAutriche dans la crypte des Capucins de Vienne, que l’on nomme la « Cérémonie d’admission ». Un héraut d’armes frappe à la porte, et l’un des frères capucins demande de l’intérieur : « Qui désire l’admission ? » Le héraut répond en donnant le nom du défunt suivi de tous les titres (empereur d’Autriche, roi de Hongrie, etc.). De l’intérieur les frères répondent : « Nous ne le connaissons pas ! ». Après cela, le héraut frappe une deuxième fois. De nouveau est demandé « Qui désire l’admission ? », et cette fois, il répond en donnant le nom du défunt suivi de ses titres en abrégés. Mais la réponse est la même : « Nous ne le connaissons pas ! ». Le héraut frappe alors une troisième fois, et de nouveau, la même question est posée. Il répond alors le nom du défunt, en ajoutant « un homme mortel et pauvre pécheur » et la porte de la crypte s’ouvre. À nous, donc, qui désirons être admis dans la Béatitude, Jésus propose un chemin de grandeur qui commence par la pauvreté spirituelle. On ne saurait se présenter devant lui avec suffisance. Qui veut gravir le Mont des Béatitude doit voyager léger.

         Du reste — on le souligne souvent —, cette béatitude est écrite au présent. « Le royaume de Dieu est à vous. » Notre naturalisation comme habitant de la réalité définitive n’est donc pas repoussée à la mort ou la fin des temps. Il n’y a qu’un seul Royaume, c’est-à-dire une seule Église, qui est à la fois au ciel et sur terre. Par le baptême, nous entrons de plain-pied dans la vie éternelle, dont nous recevons déjà les prémices ici-bas. Il n’y pas de rupture entre les deux états de l’unique Église ; les anges et les saints du Ciel, et nous-mêmes, communions à la même réalité. Le Paradis n’est au fond que l’accomplissement, le fleurissement, de ce que nous vivons déjà. « Heureux les pauvres, car le royaume de Dieu est (déjà) à vous. » L’Église est une réalité du ciel insérée dans notre temps, et à la fin, il ne restera qu’elle. Comme l’écrivait Léon Bloy, ce chrétien du IIe siècle égaré dans la IIIe République, «  Il n’y a qu’une tristesse, c’est de ne pas être des saints. On n’entre pas au Paradis demain, ni après-demain, ni dans 10 ans, on y entre aujourd’hui, quand on est pauvre et crucifié. »

         On comprend dès lors pourquoi les Béatitudes sont bien la grande Loi éclairant les attitudes typiques de la vie chrétienne. Devant elles, chacun est mis en demeure de répondre à la question : « Où cherches-tu ton bonheur ? » À nous donc de répondreet de vivre en conséquence.

fr. Corentin Pezet, op

Frère dominicain