Présentation du Seigneur : il a fait assez

par | 2 février 2025

Lorsque Marie et Joseph arrivent au Temple, ils viennent accomplir trois devoirs religieux imposés par la Loi juive : la purification de Marie, le rachat du fils premier-né, la présentation de Jésus. Cette obéissance à la Loi juive est d’autant plus remarquable qu’en réalité, aucune de ces trois obligations ne devrait s’imposer pour eux : Marie n’a pas à être purifiée, elle qui est demeurée sans péché et vierge de sa conception à son Assomption ; Jésus est certes un premier-né, mais c’est Dieu qui l’offre aux hommes, pas l’inverse ; et Marie et Joseph n’ont pas à présenter au Père ce Fils qu’il connaît de toute éternité, mieux que quiconque.

Si donc aucune de ces obligations ne s’imposait à Marie et Joseph, pourquoi s’y sont-ils pliés ? Il en va ici comme plus tard du baptême du Christ au Jourdain, où Jésus n’a pas été baptisé pour être sanctifié, mais a sanctifié l’eau par sa présence en vue de notre baptême. Ici, Marie n’est pas purifiée par sa venue au Temple, mais elle purifie le Temple par le Temple nouveau qu’elle tient entre ses bras. Jésus n’est pas racheté à Dieu par des hommes, c’est lui, Jésus, qui est Dieu et vient racheter les hommes pour Dieu. Et ce ne sont pas des hommes qui présentent leur fils à Dieu, mais Dieu qui présente son Fils aux hommes.

Lorsque Marie et Joseph arrivent au Temple, ils y trouvent le vieillard Syméon. L’Évangile nous dit : « Syméon reçut l’enfant dans ses bras ». Voilà un homme qui, dans le Temple, tient le corps de Jésus entre ses mains. Rien ne nous dit que Syméon était prêtre au Temple, ou de la tribu de Lévi. Pourtant le voici qui assume donc en figure un rôle sacerdotal de prêtre catholique : au cœur du sanctuaire, il élève le corps du Christ entre ses mains pour le présenter aux fidèles, ici seulement Marie, Joseph et la prophétesse Anne. La dimension eucharistique est renforcée par le fait qu’il prophétise la Croix, affirmant de Jésus qu’il serait un « signe de contradiction » et de Marie que son âme serait « traversée d’un glaive ». Le corps du Christ élevé, la relation à la Croix, des fidèles qui, tous, sont qualifiés de justes, c’est la Messe qui est anticipée.

Toutefois Syméon n’est pas prêtre, stricto sensu. Joseph non plus, ni Marie, non plus que la prophétesse Anne. Le seul, dans ce petit groupe, à l’être, c’est Jésus, et encore ne le sera-t-il en perfection qu’au Golgotha. En revanche, tous, dans ce petit groupe, ont en commun d’avoir porté Jésus. Pour Joseph, Marie, et Syméon, c’est absolument certain. Pour Anne, c’est seulement probable. Ces hommes et ces femmes ont porté Jésus dans leurs bras, au plus près de leur cœur, et ils l’ont
montré aux autres.

Cela, ce n’est pas la vocation du prêtre. Mais c’est la vocation du religieux : porter Jésus en son cœur et le montrer aux hommes. À bien des égards, c’est d’ailleurs la vocation de tous les baptisés. Tous les baptisés sont appelés à porter Jésus en leur cœur et le montrer aux hommes. Mais parmi les baptisés, certains y sont appelés d’une manière spéciale, à y consacrer toute leur vie, de manière immédiate, sans qu’aucune autre activité ou affection ne puisse faire concurrence à cet unique nécessaire : porter Jésus, montrer Jésus. À l’ombre d’un cloître, dans un hôpital, dans une salle de classe, par la prière ou par le travail, chaque jour : porter Jésus, montrer Jésus.

Attention ! Porter Jésus ou montrer Jésus ne suffit pas à canoniser qui que ce soit. L’âne a porté Jésus le jour des Rameaux, Judas a montré Jésus au jardin de Gethsémani. Il y a des religieux qui sont des ânes, il y a des religieux qui sont des traitres. Sans compter que le porteur de lumière, en latin, se dit Lucifer… Un âne, un traître, le démon… Ce n’est pas la majorité du genre, on l’espère en tout cas, mais ça peut arriver.
Car si la vie religieuse est parfois qualifiée d’état de perfection, et si elle l’est vraiment par la perfection des moyens qu’elle prend pour suivre le Christ, quant au résultat, rien n’est garanti ! Toutefois celui qui fait profession publique de porter Jésus et de montrer Jésus tous les jours de sa vie, celui-là, moyennant la grâce de Dieu et la fidélité à la grâce reçue se trouve dans un état favorable à la sainteté.

Revenons au Temple et à Syméon. Dans une célèbre cantate, Jean-Sébastien Bach fait s’exclamer le vieillard Syméon : « Ich habe genug », que l’on traduit généralement par « je suis comblé ». Et c’est vrai que Syméon est comblé, lui qui s’écrie lors de la présentation de Jésus au Temple : « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole ».
Syméon est comblé, lui qui était « juste et religieux », et qui « attendait la consolation d’Israël ». Car Jésus est là, lui qui est le « salut » et la « lumière des nations ». Comment le sait-il ? Parce que « l’Esprit-Saint était sur lui », qui lui avait promis qu’il ne mourrait pas sans avoir vu « le Christ, le Messie du Seigneur ». Et Syméon le reconnaît dans ce petit enfant. Il peut mourir en paix. Bach lui fait d’ailleurs s’écrier à la fin de la cantate : « Ich freue mich auf meinem Tod » : je me réjouis de ma mort. Est-ce morbide ? Pas du tout !

Combien d’hommes, au soir de leur vie, peuvent-ils accueillir la mort avec cette allégresse ? Syméon se réjouit de sa mort prochaine parce qu’il a vu Jésus. Rendez-vous compte ! Peut-être que la dernière personne sur laquelle les yeux de Syméon se sont penchés sur la terre, c’est Jésus lui-même ! Et à son arrivée au Ciel, que verra-t-il en premier ? Jésus. Pour Syméon, la mort n’aura été qu’un passage, de Jésus à Jésus : de Jésus dans l’obscurité du Temple à Jésus dans la lumière du Ciel, de Jésus-enfant dans l’humilité à Jésus-roi trônant dans la gloire. C’est ainsi que les saints meurent : ils quittent Jésus pour Jésus. Ils ferment les yeux sur Jésus pour les rouvrir sur Jésus.

Le Syméon de Bach dit « Ich habe genug », qu’on peut traduire littéralement par « j’ai assez ». Jésus, lui, a fait assez. Er hat genug getan. En latin, satis fecit. Il a satisfait pour nos péchés en donnant sa vie pour nous sur la Croix. Il a satisfait pour nos péchés afin que nous tous, prêtres, religieux, laïcs, nous puissions, comme Syméon, au terme de notre vie terrestre, fermer les yeux sur Jésus pour les rouvrir sur Jésus au ciel. Amen.

fr. Jean-Thomas de Beauregard, op

Fr. Jean-Thomas de Beauregard