Saint Dominique : un saint qui a du chien
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Comme vous le savez, les saints sont souvent représentés avec un attribut symbolique, qui permet de les distinguer au milieu des autres. Ainsi existe-t-il les saints « caniculaires », cet adjectif ne désignant pas ceux qui parmi eux seraient nés dans un pays chaud, mais qui plutôt sont représentés avec un chien : S. Roch, S. Christophe, mais aussi donc S. Dominique, qu’un chien pyromane accompagne bien souvent. On le sait, Jeanne d’Aza, sa mère, fit le rêve d’un chien tenant dans sa gueule une torche enflammant le monde ; le canidé évoquait en fait son fils. Une question fondamentale se pose toutefois : quelle est la race de ce chien dominicain ? Le teckel, le bichon maltais et le S. Bernard étant exclus, je prends le parti de croire que Jeanne d’Aza vit en réalité un Border Collie, chien de berger blanc et noir, que l’on dit loyal, intelligent, vif, tenace, enthousiaste, aboyeur, athlétique et obéissant. Bref, à une ou deux exceptions près peut-être, le chien dominicain par excellence.
Il n’est pas cependant pas aisé de dresser le portrait de ce « chien du Seigneur », Dominique, tant il apparaît caché dans la lumière du Ressuscité. C’est ici que la spiritualité du Border Collie peut être éclairante. Retenons ainsi deux traits : sa fidélité au Maître, et la défense de ses intérêts.
Dominique est avant tout, selon la véritable étymologie de son prénom, celui qui appartient « au Seigneur. » L’homme de Dieu Dominique, est le compagnon fidèle qui n’eut d’autre joie sur la terre que celle d’être avec son Maître bien aimé. Fêter aujourd’hui la translation de ses reliques, c’est reconnaître la familiarité de celui qui s’est imprégné de « la bonne odeur de Christ ». Ainsi, l’homme intérieur s’est-il bien laissé transformé par les longues nuits consacrées à la prière, au point d’en devenir transparent à la grâce. Songeons aux fresques de Fra Angelico à Florence : S. Dominique y apparaît comme témoin contemplatif de la vie du Christ ; et c’est vrai, sa sainteté le fit contemporain du Sauveur. Il n’est pas neutre à cet égard que sa première fondation soit bien celle des moniales, comme pour signifier le primat de cette familiarité. Au Ciel, nous comprendrons combien leur prière contemplative accompagne efficacement l’action apostolique ! Dans l’Évangile, Jésus convoque les disciples sur la montagne, et ceux-ci l’adorèrent : voilà le sol sur lequel notre Patriarche bâtit son Ordre. C’est là d’ailleurs un enseignement universel : tout baptisé doit être de quelque manière « dominicain », c’est- à-dire « au Seigneur ». Pensons à Tobie et à son chien, qui suivit son maître partout, au gré de ses pérégrinations.
La caninité de S. Dominique ne s’arrête cependant pas là. Car le chien de berger, en raison précisément de sa fidélité au Maître, est aussi gardien du troupeau. « Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les (…) et apprenez-leur à garder tous les commandements que je vous ai donnés. » Dominique, l’aventurier du vrai, lui qui remplit l’office du Verbe envoyé pour sauver les hommes, s’employa bien à enflammer le monde de la charité dont il brûlait intérieurement. Tel le buisson ardent, qui brûlait sans se consumer, Dominique répandit lumière et chaleur dans un monde obscur et refroidi. « Il se manifestait partout comme un homme d’Évangile, en parole et en acte. » a-t-on pu écrire de lui (ou dans une version modernisée : « en tout chemin, en tout lieu, il ne parle que du bon Dieu »). Ainsi, le chien aboie pour signaler un danger, le chien guide, le chien mord parfois, pour le bien des brebis. Convoquons encore le livre de Tobie, à la fin duquel nous est présenté le retour du fils dans sa famille, accompagné de l’ange Raphaël et du fameux chien : « le chien, qui les avait suivis durant le voyage, courut devant eux ; et arrivant comme un messager, il témoignait sa joie. » Voilà un bon programme pour les chiens du Seigneur. En effet, la découverte des reliques de S. Dominique — qu’une odeur indescriptible de sainteté accompagna — est avant tout le signe de son incontestable rayonnement : lui qui sentait bon l’évangile, diffusa la bonne odeur du Christ dans l’église tout entière. Comme Marie-Madeleine, il versa le nard très pur de sa vie aux pieds de Jésus, et toute la maison fut remplie de l’odeur printanière du parfum.
Tel l’humble grain de blé tombé en terre, à l’exemple du Christ, son sacrifice d’agréable odeur fructifia ; et se souvenir de la découverte de ses reliques, le 24 mai 1233, est, pour tous qui sont attachés à la famille dominicaine, l’occasion de rendre grâce. De même que Dominique accueillit la Parole dans un cœur bon et généreux, il devint lui- même la racine d’un grand arbre aux fruits variés. Lui qui voulait être enterré sous les pieds de ses frères — puisant aux sources vives, c’est-à-dire au Christ — il est encore celui qui transmet à son Ordre la vitalité de son charisme. Car évoquer ses reliques, aujourd’hui, ce n’est pas honorer un mort, mais bien au contraire un vivant ; un vivant qui a promis de nous aider plus efficacement après sa mort que pendant sa vie ; un vivant dont le visage se donne à voir dans chacune de nos communautés. Les chiens ne font pas des chats… Songeons ainsi que lorsque les frères chantent le grand Salve Regina à la fin des Complies, ils se tournent vers la statue de Marie à laquelle il s’adresse ; mais lorsqu’ils chantent, après, l’antienne à S. Dominique, c’est bien le visage des autres frères qu’ils voient… Loin de se regarder en chiens de faïence, chacun devient pour l’autre image du Patriarche.
Alors, en ce jour de fête, rendons grâce à Dieu d’avoir suscité, au sein de son Église, notre Père Dominique, un Saint qui ne manque pas de chien. Qu’il intercède pour nous avec toute sa tendresse. Amen.
fr. Corentin Pezet, op
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