Toucher l’homme, voir Dieu
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Jésus ressuscité serait-il devenu un intermittent du spectacle ? Il apparaît à ses disciples le soir même de sa résurrection, et puis huit jours plus tard. Pourquoi huit jours ? Pourquoi Jésus ne fait-il plus qu’apparaître et disparaître ? Qu’a-t-il fait pendant ces huit jours ? Nous ne savons pas. Sans doute n’est-ce pas la bonne
question.
La vérité est qu’il est ressuscité, puisqu’il vient au milieu de ses apôtres. La vérité est aussi qu’il n’est plus comme avant, puisqu’il n’accompagne plus les disciples que par intermittences. C’est bien lui, pourtant tout a changé. La vérité est enfin que son comportement semble illogique : ressuscité – ce qui n’est pas banal, ce qui pour tout dire donne une preuve éclatante de sa divinité, de sa victoire sur le péché et sur la mort –, il devrait en profiter pour se montrer, partout. Tout au contraire, il se montre alors que les verrous de la maison sont fermés. De toute évidence, bien des choses nous échappent.
Penchons-nous sur Thomas. Le défi qu’il adresse à Jésus d’être là explique au moins le retour du ressuscité le huitième jour. Ce n’est pas rien, mais qui Thomas voit-il ? Comme les autres disciples, il voit un homme. Au moins sommes-nous renseignés sur ce point : Jésus est encore un homme. Mais ce ne peut être le cas que s’il est Dieu, car un simple homme ne revient jamais à la vie. Il faut donc que ce soit le même homme. Thomas, donc avance son doigt, il avance sa main. Il touche les plaies de la passion. Il identifie le Dieu dans les plaies du crucifié.
Tout est-il dit ? Oui et non. Il faut comprendre plus en profondeur. Mettons-nous dans l’esprit de Thomas ou, pour prendre une comparaison, mettons-nous dans la peau d’un cardinal électeur du pape. Vous venez du fond de l’Asie, d’un pays qui existe à peine sur la carte, vous êtes cardinal mais vous n’avez vu Rome qu’une fois, le jour de la réception de votre barrette dans la basilique Saint-Pierre. Vous faites le voyage ces jours-ci, pour élire le pape. De votre petit hôtel vous prenez le bus, vous arrivez au Vatican. Pour la première fois sans doute, vous entrez dans la Chapelle Sixtine. Ça y est, vous y êtes ?
Évidemment, vous êtes saisi, avec peut-être la même impression de force, de plénitude – et pour tout dire d’exploit surhumain d’une œuvre pareille, avec le Jugement dernier en face de vous, et la voûte, l’immense voûte, peinte à fresque –, que pour le jeune Raphaël lorsqu’il y pénétra clandestinement, avant tout le monde.
Michel-Ange, pendant cinq ans, avait jalousement et colériquement interdit l’entrée de la Chapelle. Raphaël a vu en un instant la puissance du génie de son aîné. Pourtant, Michel-Ange lui-même se voulait sculpteur, il n’aimait pas peindre, mais il avait relevé le défi de la commande papale. Vous, vous n’êtes peut-être pas un
artiste génial, votre science de la Renaissance italienne serait même à compléter, mais vous vous sentez petit, tout petit. Face à ce déluge de couleurs et de mouvement, votre costume rouge et blanc de cardinal vous semble dérisoire.
– Mais pourquoi êtes-vous là ?
– Pour élire le nouveau pape. Pour laisser parler le Saint-Esprit qui ne se trompe pas dans ses choix. C’est dans cette chapelle qu’il va falloir voter aux deux tiers des voix.
– Voter ? Attendez ! Vous venez de dire que le pape est le choix de l’Esprit Saint et vous vous en remettez aux intrigues de cent trente bonshommes, qui de surcroît ne sont plus tout jeunes. Le hiatus est criant !
– C’est vrai, mais à peine plus que celui de la Chapelle Sixtine elle-même : les fresques figurent les thèmes les plus chrétiens, les plus bibliques, de la création au Jugement dernier. Pourtant, – et ce diable de Michel-Ange y est plus lui-même que jamais –, que voit-on d’en bas ?
Des humanités, des corps en majesté, des corps nus la moitié du temps, ce qui avait même scandalisé les premiers spectateurs de la Rome papale et renaissante. Pourtant, pour les scandaliser, il en fallait. Les sujets sont divins, l’œuvre est humaine. La majesté qui vous enveloppe est presque plus sensuelle que mystique. Pourtant, c’est un chef-d’œuvre de l’art chrétien. Il va en être de même avec l’élection du pape, le sceau divin marquera l’événement, pourtant son déroulement reste terriblement humain. C’est même cette épaisseur humaine qui émoustille les journalistes ou les cinéastes et tout le monde y va joyeusement de ses pronostics, de ses bruits de couloirs et même de ses paris tarifés, comme pour une course de chevaux. Dérisoires, n’est-ce pas ? Décidément, le divin passe par l’humain. Dieu choisit mais ce sont les hommes qui élisent.
Le Christ, vainqueur de la mort, est là, mais les disciples ne voient que l’homme. Il en ira toujours ainsi. C’est Dieu lui-même qui le veut mais il veut non pas agir seul, ni seulement par des moyens divins. Il veut agir avec nous, par nous, avec tout ce que cela comporte de risque, de fragilité, de miniaturisation.
C’est ici que nous retrouvons Thomas, le Thomas de huit jours plus tard, le Thomas qui veut voir et toucher pour croire. Il voudrait croire en ce Dieu, il ne voit qu’un homme, comme les disciples eux-mêmes. C’est pourquoi il demande à constater que cet homme-là est le même que le Jésus crucifié. Il constate donc, avec
le doigt dans la marque des clous et avec la main dans son côté. Le doigt, puis la main : saint Thomas d’Aquin dit que le doigt signifie le discernement, et la main, l’instruction de notre action, notre œuvre de se dépenser au service du Christ. C’est donc par un toucher physique que Thomas se renverse, c’est de corps à corps qu’il passe à l’âme, c’est par le toucher et la vue qu’il croit. C’est alors, continue saint Thomas, qu’il devient « un bon théologien en confessant la vraie foi » (Commentaire sur l’Évangile de saint Jean, n°2560-62). La bascule devient totale : il voit, il croit. Elle l’est de la vue du corps au regard de la foi. La foi est le don de Dieu fait à qui le désire. De même, l’élection d’un pape est une œuvre humaine : un vote, pensez-donc et avec plusieurs tours ! Pourtant, c’est par ce biais
que l’Esprit Saint imprime sa marque.
En revanche, pour vous qui êtes entrés dans la Sixtine et qui l’admirez depuis des heures le cou rompu, avec le risque de vous faire pousser un goître comme pour Michel Ange (mais il y a stationné plus longtemps, et avec le bras levé de son pinceau), faut-il lire derrière tant de complaisance esthétique posé sur les corps le
rayonnement de la grâce divine ? Les sujets chrétiens y invitent ; le traitement artistique permet d’en douter ; vous avez toutes les procédures de l’élection pour vous faire une opinion.
fr. Thierry-Dominique Humbrecht, op
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